17-Belvédère des Transports (Bas)

Lucien Benet, batelier actif dans les années 1900-1930.

Collection Musée des Traditions et des Barques du Léman

Je m’appelle Lucien Bénet. Je suis né en 1890 et suis « bacouni » depuis l’âge de 14 ans. Haut comme trois pommes, j’accompagnais mon oncle sur son bateau. Batelier est un dur métier : les horaires sont plus libres qu’aux carrières, où je travaille quand les frimas de l’hiver rendent la navigation impossible, mais le labeur y est tout aussi pénible. Avec les gars, on charge régulièrement sur la barque à bout de bras 2’000 sacs de 50 kg de matériau, à destination des divers ports du lac. Le plus costaud d’entre nous a réussi à transporter sur sa bascule 550 kgs de pierre ! Un record ! Autant dire qu’aux bistrots on ne vient pas le chatouiller ! Nos muscles, on les exerce aussi lorsque le vent vient à manquer. Là, on est obligé de tracter la barque à la rame depuis le canot, ou à la force des bras le long du rivage.

Un bon batelier sait comment équilibrer la cargaison mais surtout, il sait manier les voiles latines et naviguer sur le lac. Une question d’expérience. A 35 ans, c’est moi qui tiens la barre le plus souvent durant les trajets. Mes trois ou quatre autres compagnons de voyage se reposent dans la « cambuse », le poste d’tes à la batelière, riz fromage, ouchettes, du matériel de cuisine. le aux carrières ou la cabotrtaines familles de carriers. équipage situé à l’avant. S’y trouvent les couchettes, le fourneau et le matériel de cuisine. Le meilleur cuisiner prépare à manger, souvent de la soupe, du poisson ou de la bouillis de viande. Mon plat préféré ? Les pâtes à la batelière,  des vermicelles revenus à la poêle avec des oignons et arrosés d’eau. On partage les frais de nourriture mais le vin est à la charge du patron du bateau.

Des bacounis entrain de charger une barque
Collection Albin Salamin

C’est délicat de naviguer par temps brumeux ou orageux, et encore plus difficile de nuit par mauvais temps. Mais le pire reste la bise noire, qui souffle l’automne et l’hiver, et les giboulées de neige. Là, on n’y voit vraiment rien et les vents, hyper violents, balancent le bateau comme une marionnette. On a beau être costaud, c’est le lac qui décide de notre sort.  

Comme mon oncle, je suis syndiqué à la Fédération des ouvriers bateliers et carriers réunis, mais contrairement à lui, je n’ai jamais fait la grève pour obtenir un meilleur salaire. Pourtant, je suis payé au voyage, et la paie est mince.